Coronavirus - Commission théologique

SBK-CES-CVS Conferenza dei vescovi svizzeri | 03.04.2020

Quel sens lui donner ?

Commission théologique et œcuménique de la Conférence des évêques à propos du coronavirus

Les gens cherchent souvent, presque inévitablement, un sens à ce qu’ils vivent.

La question de savoir s’il existe un sens à chaque événement reste une des grandes questions de l’humanité. Je me souviens de nombreuses discussions suscitées par la formulation, nouvelle alors, « Il est sensé de faire ceci ou cela ». Certaines personnes avaient une prédilection pour cette formule qu’elles utilisaient souvent, d’autres, par contre, s’y opposaient. Leur reproche : le sens n’est pas du ressort de l’homme, il précède tout effort personnel.

 
La pandémie de coronavirus a-t-elle un sens ou fait-elle sens ?
Autrefois, les gens y auraient effectivement vu un sens voulu par Dieu : un avertissement de se repentir ou une expression de la colère divine. C’est ce qui a donné naissance à ces jours de pénitence dont fait partie, par exemple, le Jeûne fédéral. Au vu des catastrophes de ce monde qui touchent en général celles et ceux qui ne sont déjà pas gâtés par la vie, c’est une interprétation cynique, qui n’est plus défendue encore (mais malheureusement cependant toujours) que par une minorité.
Ces dernières semaines, on peut distinguer une autre stratégie pour trouver du sens. L’idée de la double signification du mot chinois « crise » qui signifierait (mais sans que je puisse le vérifier) à la fois danger et chance, revient en force. Le ralentissement involontaire constitue-t-il une chance ? La réduction du trafic aérien, de l’industrie, etc.. fournit-elle l’opportunité d’avoir de nouveau de l’air pur en Asie et ailleurs, de permettre aux dauphins de nager dans le port de Venise, d’atteindre finalement quand même les objectifs climatiques ? Aussi attractive soit-elle, un telle pensée ne manque pas, elle non plus, de cynisme. La souffrance des gens, une mort atroce, la mise à contribution massive des personnes dans le domaine de la santé, qui sont ainsi exposées au danger, les angoisses économiques existentielles, la menace indicible qui pèse sur les gens, par exemple, dans les camps de réfugiés de l’autre côté de nos frontières ne peuvent être compensées par des conséquences positives putatives.
Il est mieux de ne pas enrober la crise du coronavirus d’une interprétation théorique. Cet avertissement est valable surtout pour l’Eglise et la théologie. Même si celles-ci ont pour mission de délivrer un témoignage de consolation et d’espoir : il ne faudrait pas le faire par une réponse douteuse sur son sens. Nous sommes confrontés à une des nombreuses (au niveau mondial) situations qui n’ont absolument aucun sens en elles-mêmes.  

 
C’est tout à fait autre chose d’encourager les gens à prendre des responsabilités, précisément dans cette situation, de les encourager à prendre la responsabilité d’organiser leur vie et la coexistence avec autrui de manière humaine, adéquate sur le plan relationnel, dans cette situation funeste et inquiétante, et de lui conférer ainsi un sens. Cela implique aussi de supporter l’ambivalence dans laquelle beaucoup doivent apprendre à neuf à supporter l’alternance des sentiments face à la menace proche, aux défis du quotidien qui reste et aux petites joies. Son propre bien-être fait naître une honte face à l’horreur que vivent des gens de notre entourage immédiat. Mais la responsabilité du sens à donner à sa propre vie implique aussi de supporter la simultanéité de la souffrance et de l’empathie pour les personnes touchées par le malheur d’une part et la joie reconnaissante pour le réveil du printemps, d’autre part. La responsabilité de la société à conférer du sens implique notamment de vivre cette crise funeste aussi comme un test de solidarité et d’y puiser éventuellement un potentiel de changement. Le Nouveau Testament nous expose de nombreuses situations qui n’ont pas de sens en tant que telles (détresse, persécution, faim, dénuement, danger, glaive [Rom 8,35]) mais dans lesquelles, paradoxalement, les hommes, dans l’audace de leur foi, gardent leur dignité « sans être angoissés » (2 Cor, 4,8). Cette motivation doit permettre aux chrétiennes et chrétiens de chercher avec tous les hommes de bonne volonté  à assumer la responsabilité de trouver un sens aux menaces comme aux impulsions à des changements sociétaux.

 
Professeure Eva-Maria Faber, Coire
(membre de la commission théologique et œcuménique de la CE